« Quand on étrangle la Corée du Nord, elle respire mal »
Face aux campagnes médiatiques, comment informer le public occidental sur la Corée ? La réunification ne comporte-t-elle pas des dangers ? Ces thèmes ont été discutés le 4 mars, lors d’une rencontre entre des membres du comité Korea is one et Kim Yong Hwan, venu de Pyongyang, Guy Dupré, animateur depuis des années du Cilreco, le Comité international de liaison pour la réunification et la paix en Corée et Robert Charvin, professeur de droit international à l’Université de Nice.
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De gauche à droite : Robert Charvin et Guy Dupré. (Photo KIO)

Face aux attaques constantes des médias contre la Corée du Nord, les Européens sont mal informés. Ils connaissent mal la Corée et ne retiennent souvent que les mensonges répandus par les médias. Comment parler de ce pays ?
Robert Charvin.
Je pense que nous ne devons pas rester sur la défensive et donner des réponses simples. La Corée n’a pas cessé d’être agressée depuis un siècle. Elle a d’abord connu 50 ans de colonisation japonaise féroce. Puis la Corée est devenue le champ de bataille du conflit mondial. Elle a connu à nouveau l’occupation américaine et la division de son territoire, sans aucune justification.

On ne peut pas comparer la division de la Corée à celle de l’Allemagne. La Corée était un pays colonisé, tandis que l’Allemagne était responsable de la guerre. La division de l’Allemagne constitue une sorte de sanction. La Corée au contraire est doublement victime du conflit, puisque qu’elle en paie encore le prix par sa division. La Guerre de Corée qui a duré trois ans (1950-1953) fut terrible. La ville de Pyongyang fut complètement rasée. Peu d’années après la guerre, je me souviens avoir encore visité le seul immeuble de la ville qui n’avait pas été rasé par les bombardements. Cette guerre est la première qui a suivit la Seconde Guerre mondiale. Elle a mis un peuple du Sud face à la première puissance mondiale. C’est aussi la première guerre perdue par les Etats-Unis. Ensuite la Corée a connu un demi-siècle d’embargo. Ce blocus était partiellement désseré par la Chine et l’URSS. Mais aujourd’hui l’URSS n’existe plus et la Chine populaire préfère le "trade" à l’aide...

On nous dit que la Corée du Nord a un problème. Comment pourrait-il en être autrement ! L’aviation américaine survole quotidiennement les frontières du pays. La Corée du Nord est insultée tous les jours. Les Etats-Unis adoptent une loi visant à renverser sa direction. Et on s’étonne que la Corée du Nord déclare que son armée est la force principale du pays !

Or, la seule alternative que proposent les Etats-Unis, c’est la capitulation. Il y a peu de temps, la Lybie était dénoncée comme un pays terroriste, quand elle était dans la résistance. Aujourd’hui, on n’en parle plus. Qu’est-ce qui a changé ? Ce sont d’importantes concessions pétrolières. La direction coréenne pourrait aussi faire cesser toute critique si elle capitule.

Face à la montée de l’atlantisme, la France sous de Gaule a connu autrefois l’union sacrée et a développé l’arme atomique. On pourrait dire que la Corée a une position gaulliste en se dotant d’une force de dissuation. L’acquisition d’une force de dissuation à titre de mesure de légitime défense est d’ailleurs conforme au sens de l’article 10 du Traité de non-prolifération nucléaire.

Et que répondre à ceux qui invoque les violations des droits de l’homme en Corée du Nord ?
R. Charvin.
Le débat sur les droits de l’homme est un débat de salon, abstrait, désincarné. On pourra en reparler après la réunification, quand le pays sera souverain. Dans un pays qui connait toujours un état de guerre, c’est un luxe. Et qui est responsable de cet état de guerre ? Les grandes puissances comme les Etats-Unis, mais aussi l’Union européenne, la France ou la Belgique qui ne jouent pas leur rôle. Elles doivent créer les conditions pour mettre fin à cet anachronisme. La Corée populaire est agressée, les grandes puissances sont les agresseurs. Nous devons veiller à stopper l’agression.

La presse parle beaucoup des réfugiés du Nord. Comment expliquer ce phénomène ?
R. Charvin.
De tout temps et dans toutes les régions du monde, l’immigration a existé. C’est pareil en Europe. Tant que des peuples vivront dans des conditions difficiles, des gens chercheront à aller ailleurs pour avoir une vie plus aisée. Dans les années soixante et soixante-dix, des Chinois du Nord-Est de la Chine se rendaient en RPDC où la vie était plus facile. Aujourd’hui, le mouvement est en sens inverse. Il est également certain que les Etats-Unis fabriquent des associations, chargées d’"exploiter" cette immigration. Quand on étrangle la Corée, elle respire mal. Le monde occidental étrangle la Corée populaire et s’étonne qu’elle a des problèmes ! C’est incroyable quand des progressistes ne comprennent pas cela.

Comment informer les progressistes sur la Corée ?
R. Charvin.
Il y a une grande ignorance envers la Corée. Le problème s’est encore accru depuis la fin de l’Union soviétique. Ce pays est un Etat reconnu par les Nations Unies, qui a le droit à sa souveraineté. Parmi les politiciens, peu osent défendre ce simple droit, de crainte de se faire coller un étiquette.

Or, les choses sont simples. Il y a plus d’un siècle, le roi de Corée de l’époque avait adressé une lettre aux puissances européennes, qui avaient des visées coloniales sur son pays. Il leur disait en quelque sorte : « Nous, on ne vous demande rien. » C’est de là que vient la réputation de la Corée de « royaume ermite », puis aujourd’hui d’ « Etat hermite ». Cela ne date pas de l’époque du système socialiste, mais bien avant !

Avec la mondialisation, le débat se pose entre l’ ’occidentalocentrisme’ ou le développement d’une coopération dans la différence. Les Coréens demandent simplement le droit d’être Coréens. Ils ne veulent pas être occidentaux. Comment un progressiste pourrait-il être solidaire de la mondialisation US ? Nous vivons une sorte de retour à la période coloniale. Pour contrer cette désinformation, il nous faudrait avoir accès à la télé, aux journaux, aux radios... Et étudier l’histoire de la Corée.

Guy Dupré. C’est difficile de défendre le droit de la RPDC à exister depuis la chute de l’URSS. Surtout quand les médias nous ressassent qu’il s’agit du « dernier régime stalinien de la planète ». Il y a deux ans, j’aurais estimé impensable qu’une question parlementaire puisse être posée à l’assemblée nationale française, pour demander l’établissement de relations diplomatiques avec ce pays. Il faut savoir que la France est le dernier Etat européen à n’avoir pas encore établi de relations diplomatiques avec la RPDC. Les dirigeants de l’Union européenne se servent de cela pour ne pas développer pleinement leurs relations avec la RPDC.

Un parlementaire du Parti communiste a eu le courage de braver la direction de son parti - qui ne veut plus aucun lien avec la Corée populaire par opportunisme. Et selon la loi française, le ministère des affaires étrangères est obligé de répondre à cette question parlementaire. Nous attendons avec impatience le résultat.

R. Charvin. Nous ne devons rien laisser passer des médias. La Corée fait partie de « l’espace vital » des Etats-Unis, ce qui explique les attaques perpétuelles contre le Nord de leur part. Mais l’Europe, qui a montré une certaine indépendance dans la question irakienne s’aligne plus ou moins sur les Etats-Unis pour la question coréenne.

Les journalistes aiment le concessus avec leurs lecteurs. C’est donc important de réagir quand ils reprennent la campagne américaine. Il serait utile de rédiger un petit manuel à l’usage des journalistes qui s’intéressent à la Corée pour rétablir la vérité. On pourrait leur donner des informations élémentaires sur ce pays, son histoire, la situation actuelle, l’origine de la question nucléaire, etc.

G. Dupré.. Chaque année, la Corée populaire organise un festival culturel de printemps, auquel participent des chanteurs, musiciens, danseurs... de nombreux pays. Nous avons réussi à inviter un groupe français, constitué parmi les agents de la RATP (métro parisien), qui s’appelle Service public. Un autre groupe artistique français, amené par Service public, va aussi participer à ce festival. Ces derniers ne connaissaient rien de la Corée. Nous avons eu une franche discussion avec eux, à propos de tout ce qu’on raconte sur la Corée du Nord dans les médias. Certaines de leurs questions m’étonnaient ; par exemple si c’était risqué de voyager dans ce pays. Je leur ai demandé d’où ils tenaient ces informations. Ils m’ont alors confié : « Nous avons téléphoné au ministère des affaires étrangères. Et ceux-ci nous ont dit : ’Nous vous déconseillons d’aller dans ce pays’. »

Nous pouvons expliquer à ces fonctionnaires des affaires étrangères, aux journalistes ou au public que la Corée du Sud a un regard beaucoup plus favorable sur le Nord que l’Europe. Vraiment. Et je ne parle pas seulement des progressistes sud-coréens. On peut citer les déclarations du président sud-coréen, qui prône le rapprochement avec le Nord et opposé aux sanctions et pressions politiques. La Corée du Sud publie chaque année un livre blanc sur la Défense. Jusque l’an dernier, la Corée du Nord était citée comme « l’ennemi principal ». Cette année, elle est mentionnée comme une « menace militaire réelle ». Il ne s’agit pas seulement de mots, mais d’une réelle évolution de la part du secteur le plus conservateur de la société sud-coréenne, l’armée.

Que peut-on répondre à ceux qui craignent un scénario comme celui de la réunification allemande ; c’est-à-dire que le Nord soit « contaminé » par le capitalisme du Sud ?
Prof Charvin.
Ici encore, la situation est différente de l’Allemagne. Les Coréens se sont mis d’accord sur une solution confédérale : 1 Etat, 2 systèmes économiques, 2 gouvernements. Il ne s’agit pas d’absorption. Le Sommet Nord-Sud du 15 juin 2000 a précisé que la réunification se faire par voie confédérale et sur la base d’un consensus de toutes les forces vives de la nation.

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Kim Yong Hwan. (photo KIO)

Kim Yong Hwan. Nous préservons notre idéologie socialiste dans les pires conditions économiques. Les Etats-Unis maintiennent un embargo politique et économique contre notre pays depuis plus d’un demi-siècle. Et depuis la chute de l’Union soviétique, ses effets se font plus ressentir. D’autant que nous avons connu des catastrophes naturelles dans les années 90. Et malgré cette situation la plus critique de notre histoire, notre peuple continue de soutenir son système politique.

La réunification ne pourra qu’améliorer notre situation économique. La réunification permettra le départ des troupes américaines du Sud de la péninsule. Les conditions seront meilleures à tout point de vue. Alors que nous avons soutenu notre système dans les pires conditions, pourquoi ne les soutiendrions-nous pas quand la situation sera meilleure ?

R. Charvin. La tâche du mouvement de solidarité, c’est d’ériger une barrière contre l’ingérence, de défendre la souveraineté de ce pays.

Les réformes économiques en cours depuis plus de 2 ans, avec l’introduction limitée d’un marché libre, ne vont-elles pas nuire à l’idéologie socialiste ?
Kim Yong Hwan.
Nous avons entrepris des réformes dans plusieurs domaines. Une réforme des salaires est menée depuis 2003. Ces réformes ont pour but de stimuler l’économie nationale et les résultats sont prometteurs. Ce n’est pas la première fois que nous adoptons des réformes ! Depuis la libération en 1945, nous avons mené plusieurs vagues de réformes pour nous adapter à la situation économique internationale.

Une économie socialiste parfaite n’existe pas. Face aux difficultés et aux changements économiques internationaux, nous devons trouver des moyens de nous adapter. Nous avons entrepris des réformes pour relever notre économie, affectée par la chute des démocraties socialistes en Europe de l’Est. Notre économie est aujourd’hui davantage tournée vers les pays d’Asie, les pays voisins. Mais il faut souligner que, même si nous entreprenons des réformes, notre économie reste fondamentalement socialiste. Et les avantages sociaux sont maintenus : les soins de santé et l’enseignement restent entièrement gratuits.

R. Charvin. Il est sûr que le socialisme coréen a des défauts. Mais c’est une question qui regarde les Coréens, pas le mouvement de solidarité. La RPDC est un des rares pays qui se situe dans la résistance à l’impérialisme américain, à la mondialisation. Ce pays a toujours été dans la résistance, c’est un phénomène exceptionnel. Et pour cela, nous devons le soutenir.

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