En Corée du Nord, les tombes de Kokuryo agitent historiens et classe politique
Les vestiges de ce royaume guerrier vieux de 1 300 ans, inscrits en juin par l’Unesco au patrimoine mondial de l’humanité, pourraient permettre un désenclavement culturel du pays.

Au sommet d’une colline, le tumulus recouvert d’herbe rase s’encadre dans une massive porte de bois. Derrière s’ouvre une esplanade gardée par huit guerriers de pierre et leurs chevaux. Le monticule conique, doucement arrondi, est adossé à une pinède dont les arbres semblent s’incliner vers lui. Le tumulus abrite le tombeau de Tongmyong, premier roi du royaume de Kokuryo (37 av. J.-C.-668 ap. J.-C.). Le site se trouve à Ryongsan-ri, à une trentaine de kilomètres au sud-est de Pyongyang.

Comme les autres tombes de la même époque situées en Chine et en République populaire démocratique de Corée (RPDC), il figure depuis juin sur les listes du Patrimoine mondial établies par l’Unesco. Dans la forêt de pins, d’autres monticules sont les tombes des conseillers du roi. Restées dans l’état où elles ont été découvertes, elles donnent au site, qui couvre 200 hectares, un aspect bucolique.

L’emplacement, complètement réaménagé en 1993, est soigneusement entretenu. Les visées idéologiques - mobiliser le patriotisme et stimuler la fierté nationale - ne sont pas absentes. Mais elles ne doivent pas dissimuler l’exceptionnelle importance archéologique de ces tombes. Dans un rayon d’une centaine de kilomètres, la plaine autour de Pyongyang en recèle plus d’une soixantaine, parmi lesquelles figurent les plus anciennes du royaume de Kokuryo.

Ce royaume guerrier, qui s’étendait de part et d’autre du fleuve Yalu (qui marque aujourd’hui la frontière sino-nord-coréenne), occupait une région carrefour allant de la province chinoise de Jilin et de la péninsule de Liaodong jusqu’à la partie septentrionale de la péninsule coréenne. C’est dans la région de Pyongyang que fut édifiée en 427 la troisième et dernière capitale du royaume. La tombe du roi Tongmyong, qui se trouvait dans la capitale précédente, Hwanin (dans la province de Jilin), y fut alors déplacée. Pour des raisons de conservation, la tombe n’est pas ouverte au public. Dans un bâtiment sont exposées des reproductions des peintures murales. Chaque année, nous dit-on, le site est visité par 500 000 personnes, dont quelques centaines d’étrangers.

L’importance de ces tombes tient aux fresques qui ornent les parois des chambres funéraires. Ces peintures, pour la plupart réalisées à l’encre de Chine, pourraient en effet indiquer l’existence d’une encore hypothétique "route des steppes" parallèle à celle plus classique dite "de la Soie".

Un Etat prospère

Situé dans une région carrefour des échanges, aux confins des royaumes chinois et de la péninsule coréenne, le puissant et prospère royaume de Kokuryo édifia à partir des apports transmis au fil de routes migratoires une civilisation brillante dont témoigne l’iconographie des chambres funéraires : les plafonds comportent des représentations célestes mêlant des éléments provenant du bouddhisme et du taoïsme à d’autres relevant de l’art des steppes.

Les peintures murales montrent des portraits de défunts ou des scènes de la vie quotidienne, des animaux et des images célestes. Elles donnent un aperçu des échanges et des courants culturels qui ont marqué l’Antiquité extrême-orientale. Selon les experts, elles n’ont pas d’équivalent pour cette période dans l’Asie du Nord-Est. Elles ouvrent de nouvelles perspectives sur l’histoire de la Corée, sur la diffusion de la doctrine bouddhique ainsi que sur les influences réciproques entre les royaumes de cette partie du continent asiatique.

Les objets d’une grande finesse provenant des tombes et exposés au Musée central d’histoire de Corée à Pyongyang sont révélateurs de la richesse culturelle de ce qui fut, selon les Coréens, le premier royaume indépendant qui allait être à l’origine de leur pays.

L’inscription des tombes de Kokuryo sur les listes de l’Unesco, qui marque la première reconnaissance internationale du patrimoine de la Corée du Nord, pourrait permettre un désenclavement culturel du pays et poser des jalons pour un inventaire plus systématique de la carte de ses biens hérités du passé.

Mais les sites posent des problèmes de préservation : aux atteintes naturelles (fragilité des pigments, forte humidité du climat) s’ajoutent les avanies que les tombes ont subies. Découvertes et étudiées par les archéologues japonais au cours de la colonisation de la péninsule (1910-1945), elles furent aussi laissées à l’abandon ou pillées par l’occupant. Aujourd’hui, elles donnent lieu à un "bras de fer" entre la Chine et les deux Corées sur le statut de cet ancien royaume, ce qui ne favorise guère la coopération pour leur mise en valeur.

(Philippe Pons, Le Monde, 8 novembre 2004)

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